J10- Lundi 28 septembre 2026
Mot du jour : Fenua = Pays
Huit heures. Toute la Caravane amoureuse est à l’heure à l’école de Kauehi. C’est une toute petite école avec une seule classe d’une vingtaine d’élèves âgés de trois à dix ans. Les enfants, le personnel et l’instituteur nous attendent devant l’entrée avec dans les mains des colliers de fleurs.

Yukulélé à la main, l’instituteur, Mr. Lazare chante avec tous les enfants de l’école, un air polynésien de bienvenue. Dans le même temps, des femmes, pour certaines des mamans d’élèves, et des enfants, mettent autour du cou des caravaniers des colliers de petites fleurs de Tiaré aussi blanches qu’odorantes. Après ce rituel d’accueil savoureux, j’installe le piano sous le préau. Les enfants, très excités, s’assoient en me regardant curieux, sortir le clavier de sa housse. Je leur demande : Comment joue-t-on de cet instrument ? Vous le savez ? Est-ce que c’est comme ça ? En prenant le piano dans mes mains, je le tiens comme une guitare. Tous les enfants me font : Non, ce n’est pas comme ça ! Alors je le prends comme un violoncelle et simule un mouvement d’archet avec la main droite. Ce n'est pas comme ça… disent-ils encore, en riant fort. Alors je mets le clavier debout de côté et je souffle dedans comme si c’était une flûte ou une trompette et leur demande : C’est comme ça alors ? Les enfants sont morts de rire. Une petite fille, spontanément quitte sa chaise, vient vers moi et me dit : Tu le poses sur la table et avec tes doigts tu tapes sur les notes. Je pose le piano sur la table et lui demande de me montrer comment on tape sur les notes. Et c’est parti ! Cette petite fille est étonnante.

Bien entendu, comme tous ces enfants, elle n’a jamais vu de piano, sauf peut-être à la télévision ou sur un écran de téléphone ou d’ordinateur. Un vrai piano sur l’atoll, c’est une première ! Et l’enfant, une dizaine d’années, se débrouille incroyablement bien…

Assurée, elle joue sur le clavier, l’index droit tendu, enfonçant les touches avec précision… Alors je lui répond. Sans hésiter, elle me répond elle aussi, dans l’esprit de ce qui est lancé. Et c’est dans une belle harmonie et un bon rythme que la musique emplit tout le préau… Ce premier quatre-mains crée un réel contact avec tout le monde. Dans le temps où nous sommes applaudis, je lui demande son prénom. Louane, me dit-elle. Alors qu’elle retourne s’asseoir à sa place, des mains pressantes se lèvent exprimant l’envie de venir jouer avec moi. L’instituteur calme sa classe et demande aux enfants de le rejoindre. Nous allons chanter à la Caravane amoureuse la chanson que nous avons préparée. Et joignant le geste à la parole, il prend sa guitare et lance les premiers accords. Les enfants accourent vers lui, l’entourent et tous ensemble, entonnent un air de leur atoll en langue de tuamotu.

Evidemment, nous applaudissons chaudement cette prestation. L’instituteur nous explique que les paroles sont dans la langue d’origine de l’atoll, le pamouatu. Cette langue se perd et il est important de la retrouver. Avant, chaque atoll avait son dialecte et l’archipel polynésien était riche de multiples patois. Néanmoins, nous nous comprenions, les mots bien que différents avaient des racines communes. Avec l’imposition du français, tout cela s’est perdu.
Les caravaniers ne sont pas en reste. Stéphanie a présenté aux enfants sa Shruti-Box, Pascale a sorti son petit harmonica, et quelques-uns ont pu essayer ces différents instruments.

Bref… La matinée fut joyeuse, très vivante et drôle. Un goûter préparé par les mamans est arrivé vers 10h et dans le même temps, a sonné l’heure de la récréation pour les enfants.

Avec Mr Lazare quelque chose s’est tissé, une reconnaissance d’âme sans doute.

Sans conteste, je suis reparti impressionné par cet homme capable de gérer à lui seul une classe d’enfants qui va de la maternelle au CM2 et très touché par son bel engagement, celui de redonner vie à des langues perdues et oubliées.

Merci Mr Lazare. Lèves-toi et marche ! Assurément, cette injonction du Christ lancée à Lazare qui était dans le tombeau deux mille ans plus tôt, cet instituteur du même nom l’incarne pleinement.

Nous retournons tous aux zodiacs. Les deux catamarans mouillent au loin dans le lagon, à quatre cent mètres environ.
Le Maraamou (vent froid venant de l'Antarticque) se lève dit Laurent, le skipper de Graffity. Cet après-midi, demain et après-demain, nous aurons du vent, un vent froid qui vient de l’Antarticque, avec une houle de trois mètres. Franck et Laurent, les deux capitaines sortent les cartes et étudient les routes pour naviguer dans les meilleurs conditions. Trouver les passes les plus proches pour se mettre à l’abri en cas de coups de vent, voir les détours possibles pour naviguer avec le vent et non contre lui, etc.
Après un déjeuner rapide et une petite sieste, l’emploi du temps de l’après-midi s’organise tranquillement. Deux ateliers sont proposés aux caravaniers : du Janzu avec Sonia et un atelier chant avec Stéphanie. La Caravane amoureuse se divise en trois parties. Ceux qui préfèrent rester au catamaran pour se reposer, lire, etc. Ceux intéressés par le Janzu et ceux appelés par l’atelier de Stéphanie. Vers 16h30 est arrivé un fort coup de vent avec une grosse pluie. Ceux qui étaient partis rentrent rapidement aux bateaux pour se mettre à l’abri et aussi se préparer en vue de la soirée concert avec les habitants de l’atoll. Le rendez-vous a été donné pour 18 heures à la mairie. Nous enfilons nos plus beaux habits et nos colliers de fleurs offerts le matin, et montons dans les zodiacs, enthousiastes à l’idée de rencontrer plus de personnes. Alors que dehors, le vent souffle en rafale avec des grosses chutes de pluie intermittentes, le préau de la mairie se remplit tranquillement d’une trentaine d’habitants.

Nous retrouvons avec plaisir, Riri Fatou, l’ancien du village,

rencontré la veille à l’église, des mamans d’élèves avec leurs enfants, ainsi que d’autres personnes, beaucoup de jeunes que nous découvrons avec joie. La petite Louane est là, assise au premier rang en face de moi et je vois dans ses yeux une grande envie de rejouer du piano. Assis à côté d’elle, un garçon du même âge a lui aussi très envie de me rejoindre. Je commence la soirée avec lui.

Le jeune Heré, bien que timidie va ouvrir le concert magistralement. Evidemment, Louane dès que nous avons fini, s’est tout de suite levée et m’a rejoint pour, elle aussi, faire un quatre mains avec moi. Et sont venues d’autres personnes, surtout des jeunes hommes. La soirée va se faire ainsi, bon enfant, simple et joyeuse. On sent les habitants touchés par notre venue.

Bettina, une franco-polynésienne me pose cette question : C’est quoi exactement la Caravane amoureuse ? Alors c’est l’occasion pour moi d’expliquer les valeurs de cette grande aventure humaine qui a commencé 22 ans plus tôt. Je ne donnerai pas ici le détail de mes propos, si vous désirez en savoir plus, allez sur le site marcvella.com, ou sur Youtube pour regarder des films. Tapez Marc Vella, La Caravane amoureuse.

La soirée se termine par un repas partagé convivial qui prolonge les échanges jusqu’à tard dans la soirée. Ce fut profond et humainement magique. Je suis convaincu que les habitant de Kauehi en parleront pendant longtemps de ce piano voyageur avec la Caravane amoureuse. Nous rentrons tous en zodiac sur un lagon agité et obscur. Au loin se distinguent deux petites lumières qui se balancent dans le ciel tourmenté, ce sont celles mises en haut des mâts des deux catamarans. Franck et Laurent pilotent les zodiacs prudemment, une lampe torche puissante éclairant la surface de l’eau pour éviter les excroissances de corails appelées patates. Le vent souffle généreusement, et nous arrivons aux bateaux juste avant une nouvelle averse. Le piano est rentré sans être mouillé. Pour moi c’était ma seule inquiétude. Mais en contrepoint, résonne la saveur de ce temps de vie intemporel.